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Document 6 - juin 1941


Rapport mensuel sur l’état d’esprit des internés

DOCUMENT 6 : ADLA 1694 W 39

Juin 1941, Rapport mensuel n° 4, 2e partie : état d’esprit des internés, section P XV communistes.


Ce rapport est rédigé par le capitaine Leclercq malgré sa mise à l’écart à la suite des évasions de juin 1941, le lieutenant Moreau nommé à la direction du camp n’arrive qu’en août. A la mi-septembre, L. Leclercq va s’engager dans la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme et on le verra même parader sous l’uniforme allemand au début de l’année 1942 en ville. Le témoignage de Leclercq est donc intéressant à plusieurs titres et d’abord parce que c’est l’un des premiers rapports établis après l’arrivée des prisonniers politiques.

Comme le fera aussi le lieutenant Moreau, il cherche à tout prix à prouver que la majorité des militants communistes a été trompée par quelques intellectuels fanatiques qui commandent toujours au camp, il est aussi très sensible aux divisions politiques qui existent parmi les internés (Moreau va aussi rapidement remarquer la présence des trotskistes) et il exagère ici la réaction des « plusieurs (qui) accusent plus ou moins ouvertement les fugitifs de trahison ». Enfin il est obnubilé par les complots, tout passage un peu sibyllin devient pour lui et ses subordonnés un langage secret. Il ne faut pas être un grand clerc pour imaginer que les communistes français ne vont pas rester sans réagir après l’invasion de l’URSS, mais pourquoi cette date du 10 juillet ?

Quant à son témoignage sur la matinée du 22 juin, au-delà de l’anecdote, il est particulièrement intéressant car il prouve à nouveau la sympathie active des Castelbriantais en faveur des internés politiques avant les évènements tragiques d’octobre.

Les menaces de révolte seront la hantise du chef Moreau à tel point que les Allemands enverront une commission inspecter le camp avant d’en ordonner la fermeture au printemps 1942.

Voici ce rapport

SECTION PXV Communistes

Cette section est évidemment la plus importante à surveiller et à analyser. La dominante est (à part de rares exceptions) « Communistes nous sommes, communistes nous resterons envers et contre tous ».

Il est indéniable qu’une mystique profonde existe, une foi inébranlable dans l’avenir du Parti seul capable de rétablir l’ordre ( ?) en France et de rétablir la situation... mondiale. Inutile de souligner que le Maréchal PETAIN est amèrement critiqué et que ses Collaborateurs sont traînés dans la boue. En apparence, les internés sont patients et résignés comme tous les martyrs (et ils estiment en être). Ils ne se font pas défaut de se représenter comme tels dans les lettres qu’ils adressent à leurs familles et se tressent ainsi des couronnes pour l’heure qu’ils croient prochaine de leur libération.

L’examen attentif des correspondances à l’arrivée et au départ confirme de plus en plus les points suivants :

1) Les femmes et les enfants des internés continuent âprement et de toutes leurs forces le travail de leur mari ou de leur père. Servent d’agents de liaison et ont adopté comme signe de reconnaissance en région parisienne, soit des petits sabots de bois portés comme fétiches, soit des petits avions de bois arborés à la boutonnière.

2) Les internés correspondent avec les leurs et surtout avec les innombrables adhérents ou sympathisants encore en liberté au moyen de chiffres parfois difficiles à découvrir.

3) Un très gros effort se continue et l’organisation se perfectionne de plus en plus. La principale préoccupation des dirigeants est le manque de cadres compétents. Cette préoccupation est fondée, car si on prend pour base le camp de Choisel avec ses 244 internés présents on constate que vingt cinq internés à peine ont une instruction supérieure au niveau du certificat d’études primaires ; les autres sont à peine dégrossis, incapables de raisonnement. On sent très bien que toutes les conversations sont des leçons plus ou moins bien apprises, rarement comprises.

4) Le plan général est de rassembler les mécontents et d’exploiter les répercussions des restrictions alimentaires. Les facilités de ravitaillement dont jouissent les responsables de la Guerre (DALADIER-RAYNAUD etc.) sont mises en parallèle avec les privations ( ?) imposées aux innocents et bons Français que sont les Communistes.

Concurremment avec ce noyautage de mécontents, l’action se poursuit pour fomenter des troubles et des émeutes qui seraient déclenchées par les femmes qui seraient en tête des mouvements, soutenues par les vrais communistes qui encadreraient les mécontents.

5) On envisage un rassemblement des cadres et pour cela on envisage soit des évasions successives, soit même un coup de force sur les camps qui abritent les hommes de valeur. AINCOURT serait particulièrement visé.

6) En tous cas, d’après les correspondances échangées, deux actions directes seraient envisagées pour une date très rapprochée. Elle se déclencherait ouvertement en deux points de la France Occupée : Amiens et le bassin du Briey.

7) Le plan général serait de créer en France Occupée des difficultés avec les Autorités occupantes pour détourner l’attention du travail de renoyautage auquel il est procédé très activement (dans les grandes villes, les rues sont repérées et recensées avec poste central de ralliement - mot d’ordre - responsables désignés, etc... missions à remplir) mettre à profit le désarroi escompté pour mobiliser et déclarer la grève générale ce qui augmenterait les difficultés et permettrait de passer à une action directe de plus grande envergure telle que libération forcée des internés par coups de main ou tout autre moyen (par exemple réédition des ordres téléphoniques « officiels »).

(Noter que le plan général prévu à l’alinéa 4 ci-dessus est, pour le moment, réalisé - Grenier, Mauvais, Raynaud, Henaff et Semat ont obéi à l’ordre de rassemblement des cadres dont il est question à l’alinéa 5)

En même temps, et sans doute suivant les mêmes méthodes créer de l’agitation en France Libre.

Le but poursuivi est double :

a) Libérer le plus possible de prisonniers dits « politiques »
b) Immobiliser une partie des troupes allemandes qui feraient défaut sur le front russe

Quant à l’état d’esprit proprement dit, on peut considérer trois stades bien distincts :

Premier Stade - du 1er au 19 juin 1941 ( le 19 juin est la date des évasions). Sentiment de délivrance. Les murs des prisons ont disparu ; c’est le grand air et toutes ses perspectives de liberté. Régime plus libéral auquel on ne croit pas d’abord, mais qui rapidement met en confiance. On croit que la censure n’existe pas ou presque pas et peu à peu des indiscrétions se glissent dans les lettres qui, par recoupement permettent de reconstituer à peu près tout le dispositif et à peu près tous les projets.

2ème Stade - Stade du 19 juin 1941 au 22 juin date de l’entrée en Guerre de l’URSS. L’évasion des 4 « dirigeants » a produit une stupéfaction profonde : il est certain que le secret avait été bien gardé et que sauf l’arrière garde laissée sur place pour faire face aux besoins de la situation (Babin-Ténine-Mestivier, Michels, Chevroton et peut être Gaudin de Nantes - Auffret) les internés ignoraient tout de cette affaire.

Ce premier sentiment passé, crainte et colère des mesures de répression intervenues. Cet état d’esprit dure à peine 48 heures et sur les assurances données par les précités, on change d’attitude : on se remet à revendiquer pour les visites supprimées, pour la cantine, pour tous les prétextes imaginables.

Il n’empêche que le moral est plutôt bas et que plusieurs pour ne pas dire la majorité accusent plus ou moins ouvertement les fugitifs de trahison.

3ème Stade - Depuis l’entrée en Guerre de l’URSS. La nouvelle a été connue par les internés dès le 22 juin 1941 à 7 heures. Un poste de TSF appartenant à un Castelbriantais voisin du camp l’a diffusée suffisamment bruyamment pour que le camp l’entende.

Première réaction : stupeur, deuxième réaction, joie délirante et depuis l’anxiété, en ce sens que les succès allemands parviennent seuls à la connaissance des internés, une démarche énergique a été faite près du propriétaire du poste de TSF trop bruyant pour que les émissions de Londres soient reçues très discrètement par lui.

Mais au dehors du camp, les réactions ont été très différentes :

-  les lettres à l’arrivée démontrent une confiance aveugle en la victoire de l’URSS

-  elles expriment clairement (parfois en langage convenu ou chiffré) que le moment de l’action directe est arrivé

-  malgré toutes les précautions prises, par une voie qui n’est pas encore située, mais qui sera connue sous peu, des consignes arrivent aux internés de se tenir prêts pour le 10 juillet courant à partir de minuit

Deux moyens sont employés :

-  surcharger la besogne du personnel du camp pour détourner l’attention en multipliant les revendications pour les visites, les correspondances, les actes administratifs « urgents » tels que certificat de présence, légalisations de pièces, certificat divers qu’il est illégal de refuser ou d’ajourner ; multiplication de la correspondance, etc....(tentative de guerre des nerfs)

-  passivité feinte, obéissance passive, trop grande soumission aux ordres, pour endormir la surveillance

Signes que tout se précise et se prépare :

-  arrivées de mandats en masse (certains reçoivent des sommes importantes échelonnées sur plusieurs jours, toujours par mandats de 100 francs - sauf quelques rares exceptions - on espère créer une confusion qui permettrait de réunir brusquement des sommes relativement importantes) (moyenne quotidienne = 1800 francs contre moins de 600 avant les évènements)

-  évacuations de tout ce qui n’est pas strictement indispensable comme vêtement et objets divers

-  ordres donnés par lettres de retirer les dépôts en banque, etc.

Il serait trop long d’exposer ici comment la date du 10 juillet choisie comme date du commencement des « actions » a été découverte. Elle a été signifiée par message chiffré à MESTIVIER

-  message qui a été intercepté et déchiffré avant remise à l’intéressé. D’autres messages également chiffrés ont été interceptés et transmis à la Sûreté Nationale.

La plus parfaite entente et une liaison extrêmement étroite existe entre le soussigné et le Commandant du détachement de gendarmerie. Celui-ci est scrupuleusement tenu au courant de tous les renseignements recueillis et il est certain que toute tentative de quelque nature qu’elle soit sera éventée et pourra être déjouée.

La situation est heureusement changée depuis quelques jours et les forces de police sont suffisantes pour pouvoir travailler utilement et efficacement.

((rapport signé du Capitaine Leclercq)



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Texte du livre "Telles furent nos jeunes annees", telechargeable ici : http://www.journal-la-mee.fr/IMG/pdf/LivreMee.pdf

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