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Mémoires d’un paysan bas-breton

Mémoires d’un paysan Bas-Breton

Mendier à 6 ans
Une ambition : apprendre le français
Sale Républicain !

Mendiant à 6 ans

Publiées en partie dans la « Revue de Paris » en 1905, les mémoires de Jean-Marie Déguignet sont enfin disponibles dans une version non édulcorée. Rien pourtant ne prédisposait Jean-Marie à écrire : né en 1834, il était le cinquième enfant de fermiers ruinés par de mauvaises récoltes et qui durent quitter leur ferme, en y laissant tous leurs biens pour payer le fermage et s’en aller vivre à Quimper « avec quelques planches pourries, un peu de paille, un vieux chaudron fêlé , huit écuelles et huit cuillers en bois ». Pour vivre l’enfant devait aller mendier sa nourriture. « A six ans je n’étais pas plus haut qu’une botte de cavalier. J’allais tous les jours chez les fermiers des environs demander à dîner et souvent, après m’avoir bourré mon petit ventre de bouillie d’avoine, on me donnait encore des morceaux de pain noir et des crêpes moisies pour emporter à la maison »

Jean-Marie apprit à lire le breton et le latin dans le catéchisme, la Vie des Saints et le livre de messe, mais ce fut sa seule éducation. Quand il ne mendiait pas le jeune garçon côtoyait « tous ces individus que nous appelions sauvages : ces propriétaires qui nous poursuivaient partout, soit que nous demandions à manger, soit que nous cherchions du bois mort », mais aussi les déplaceurs de chevaux, les tueurs de loups et les pillards de la mer qui attiraient les navires vers la côte pour qu’ils se brisent sur les rochers

A l’âge de 9 ans, sur le conseil d’une voisine, Jean-Marie fut pris en main par une mendiante professionnelle, « le plus digne et le plus noble état du monde puisque Dieu l’avait pratiqué lui-même, et qu’il fut pratiqué aussi par nos plus grands saints ». Le gamin était si petit, si maigre, si triste, que les bonne fermières avaient pitié de lui « non pas tant pour soulager ma misère que pour s’acquitter d’un devoir envers leur dieu »

Une ambition :
apprendre le français

Jean-Marie avait une ambition : apprendre le français, mais il ne trouvait autour de lui que des gens parlant breton. A 17 ans, il trouva une place de vacher dans un domaine appartenant à « un professeur d’agriculture » : toutes les semaines ses élèves venaient prendre des leçons pratiques à la ferme. « Par eux, j’appris beaucoup de mots français. Puis ces élèves semaient des morceaux de papier partout par là : je les ramassais tous, cherchant à déchiffrer quelque chose dans cette écriture à la main. Un jour je trouve une feuille plus grande que les autres sur laquelle se trouvait l’alphabet. Cette trouvaille me fit plus de plaisir que si j’avais trouvé un tonneau d’or »

Quelques temps après, l’un de ces écoliers laissa tomber son portefeuille garni de modèles d’écriture et de quelques feuilles de papier blanc et d’un crayon. « Je me dis que maintenant j’allais apprendre à écrire . Aussitôt que je me trouvais au champ avec mes vaches, je pris mon crayon, une feuille blanche et je me mis à essayer à former des lettres (...) mais ma main n’avait pas les mêmes facultés que ma tête. J’arrivais bien à former des a et des b, mais d’une façon grossière et en trouant le papier ; avec mon doigt ou le manche de mon fouet je les faisais mieux sur la terre ou dans le sable. N’importe, je ne perdais pas courage et, lorsque j’étais sûr que personne ne pouvait me voir, je recommençais à fabriquer tant bien que mal les lettres de l’alphabet. Puis ensuite je griffonnais les mots vache, taureau, cheval, choux, foin, paille »

Un jour sa patronne découvrit qu’il savait lire et écrire, sans maître. Mais pas question d’aller à l’école. « Il n’y avait des écoles que pour les riches. Et ma foi, je ne sais pas si cela ne valait pas mieux ainsi, car un malheureux qui a du savoir est doublement malheureux ».

A 20 ans, Jean-Marie partit faire son service militaire à Lorient « Ce milieu où presque personne ne savait lire ou même parler un mot de français ». Puis il s’engagea dans l’armée : guerre de Crimée (« la mitraille passait comme grêle au dessus de nos têtes »), Jérusalem et les Lieux Saints (« Je ne voyais plus les choses avec les yeux de la foi aveuglante et abrutissante »), guerre d’Italie, guerre de Kabylie (« Les Kabyles comme les Bretons ne se seront jamais soumis à leurs vainqueurs »), guerre du Mexique....

Sale Républicain !

En 1868, à 34 ans, Jean-Marie Déguignet fut démobilisé. Il se retrouva cultivateur. Mais ses opinions républicaines lui valurent de nombreux tracas : chassé de sa ferme, puis du débit de tabac qu’il avait fini par obtenir, il termina sa vie comme il l’avait commencée, miséreux à Quimper, tout en écrivant ses mémoires sur de nombreux cahiers « la plume, dit-on, est parfois plus dangereuse qu’une épée ».

Déguignet apporte une vision décapante de la Bretagne du siècle dernier, mais aussi de l’armée impériale à travers les différentes campagnes de guerre. Son journal, un vrai roman d’aventures, est celui d’un écorché vif mais pas d’un aigri. On ne s’y ennuie jamais. De plus sa vision critique des choses remet en cause beaucoup d’idées reçues. On le lit avec délectation quand il raconte comment le candidat républicain fut élu face au candidat clérical, malgré les manoeuvres de ce dernier qui avait offert à boire et à manger, à volonté, à tous les électeurs de la commune. On le suit avec passion quand il analyse la situation des prolétaires bretons, ou les conditions de l’enseignement « il n’y a aucun livre répondant aux exigences et aux aspirations modernes des écoliers, attendu que ces écoliers demandent qu’il n’y ait plus d’écoles du tout, sinon les écoles où l’on enseignerait les meilleurs moyens de jouir de la vie en ne faisant rien que boire, manger, fumer, chanter, danser, flirter et extravaguer dans l’ignorance, les orgies et la boue ; du sang il ne faut plus en parler, car il n’y en a plus dans les veines de la génération actuelle » écrit-il en 1900. Décidément, en 100 ans les choses n’ont pas changé !

« Je n’écris pas pour gagner de l’argent. J’écris pour tuer le temps et contenter mon intellect qui réclame toujours des aliments » : le livre « Mémoires d’un Paysan Bas-Breton » de Jean-Marie Déguignet est à vendre (120 F) aux Editions An Here, 29480 Ar-Releg-Kerhuon ou à la librairie Lanöe à Châteaubriant. Du même auteur, avec la même verve, « Contes et Légendes de Basse Cornouaille »

Pour en savoir plus sur Jean-Marie Deguignet : http://www.deguignet.org/


Note : Il y a deux Bretagne :
- la basse-Bretagne, très à l’ouest, proche de la mer. On y parlait généralement le breton
- la haute-Bretagnen plus à l’est. On y parlait généralement le gallo (ou langue gallèse). Châteaubriant se trouve en Haute Bretagne.