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Et pourtant, elle tournait



Texte de Paul Chazé

Le soir de la St Sylvestre 1999, je me suis couché normalement et, stoïque, j’ai attendu le passage fatidique à l’an 2000. Mais rien de spécial ne s’est produit et je me suis endormi paisiblement.

Aussitôt, j’ai sombré dans un horrible cauchemar. J’avais 10 ans, je me retrouvais en culotte et blouse noire. Je n’étais plus chez moi mais devant un écran de télévision. Je sélectionnais mes programmes à ma guise, éliminant ceux qui ne me plaisaient pas. Ainsi, en histoire, je m’attardais pour voir si Clément et Ravaillac avaient poignardé Henri III et Henri IV de la même façon.

Je prenais du plaisir à regarder le Roi Dagobert mettre sa culotte à l’envers ou le Président Deschanel descendre du train en pyjama. Il n’y avait plus de dictée car une orthographette avait été mise eu point. Bernard Pivot s’occupait désormais des programmes artistiques. L’Académie Française avait été dissoute et les Académiciens au chômage bradaient leurs habits verts.

Il n’y avait presque plus d’autos ; chacun pour se déplacer chevauchait une petite fusée individuelle fonctionnant à l’eau gazeuse.

Les restaurateurs faisaient grise mine car, pour la bouffe, tout était centralisé dans de grands réservoirs. La viande, les légumes, les fruits étaient malaxés en différentes bouillies. Chaque foyer était branché sur ces réservoirs et il suffisait d’appuyer sur des boutons sélectifs pour être servi selon son goût.

C’est alors que le ciel s’assombrit. Des tornades, des ouragans, des typhons, des raz-de-marée terribles s’abattirent sur notre planète. La couche d’ozone fut balayée vers le pôle sud. Un grand vide produisit un appel d’air et une surpression atmosphérique vint comprimer notre globe. De rond, il devint ovale et le magma fit sauter la clotte du pôle nord. Un immense volcan entra en éruption et la lave et les cendres firent fondre la banquise. Pendant ce temps la terre dégonflée commença par ralentir sa rotation et, dans un grincement infernal et d’immenses gerbes d’étincelles, s’arrêta totalement. Il n’y eut plus de force centrifuge et les masses d’eau du pôle Nord déferlèrent vers le pôle Sud. On construisit un gigantesque barrage d’éponges. On mobilisa tous les shadocks mais leurs pompes s’avérèrent dérisoires face à cette énorme vague. Cette eau se congela et l’antarctique ne fut plus qu’une énorme stalactite glacée qui pendait dans le vide, risquant de tomber sur la planète Mars juste en dessous. Les petits hommes verts entonnèrent : « Le jour où la pluie viendra ». Leur chant réveilla Galilée qui se retourna dans sa tombe en s’écriant « Et pourtant, elle tournait ! ». Depuis le temps qu’elles prédisaient la fin du monde, les sectes exultaient en brandissant leurs bibles.

Par chance pour la France, la Terre s’était arrêtée à midi en juin, si bien qu’il faisait jour pendant 24 heures. L’EDF fut obligée de vendre son courant aux pays plongés dans l’obscurité permanente. Les fabricants d’ampoules et de bougies étaient ruinés. Tous les animaux nocturnes émigrèrent. Il n’y eut plus de sérénade au clair de lune.

Par contre, il y eut une ruée vers le pôle Nord, ce nouvel eldorado où chacun espérait faire son trou. Un nouveau marché alimentaire venait de naître. D’énormes stocks de mammouths et dinosaures congelés gisaient à l’emplacement de l’ancienne banquise fondue. Il fallait construire d’urgence d’immenses hangars frigorifiques. L’art culinaire était en pleine révolution. La côte de mammouth grillée, sauce esquimau, pour douze personnes, côtoyait la darne de dinosaure aux pignons. Le tourisme était en plein essor. Les anciens paquebots équipés de chenilles et roulettes sillonnaient les mers et océans à sec.

C’est à ce moment-là qu’un bruit terrible se produisit. C’était ma chatte qui venait de faire tomber un vase sur le carrelage. Je crus que c’était le bangbig et le crac boum couac de l’Apocalypse. Je sursautai et hurlai : « au secours, au secours ! » et je me réveillai.

Je haletais, je bavais, j’étais trempé de sueur et mon cœur battait la chamade. Je me tâtai. Heureusement j’étais entier et je poussai un grand ouf de soulagement malgré mon mal de crâne.

Ce n’était qu’un rêve mais avouez que nous étions passés très près de la catastrophe. Ceci dit, très bonne année 2000 à tous.

Paul Chazé