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Le présent, le passé, l’avenir



Texte de Paul Chazé

Aux confins de l’Europe, au bord de l’Atlantique, existe un pays de rêve, la France. Entre Bretagne et Anjou, un paradis, La Mée, et un éden, CHATEAUBRIANT.

Il était une fois, il y a bien longtemps, un petit garçon qui naquit en ce lieu enchanteur. Il grandit, alla à l’école et travailla. Déjà apparaissaient à cette époque les premiers symptômes du chômage. Il décida donc de quitter sa chère région pour la grande ville. Les années passèrent et l’heure de la retraite ayant sonné, il revint au pays natal. Il n’éprouva aucune difficulté pour se réadapter à la vie provinciale.

Un jour, il rencontra Pierre, un copain d’enfance. Ils se serrèrent chaleureusement la main en se disant : « Pour une surprise, c’est une bonne surprise » et entamèrent un longue conversation, l’un flattant l’autre en lui faisant croire qu’il n’avait pas changé.

Pierre dit à Paul : « alors, tu as l’intention de finir tes jours ici ? » - « Ben oui, dit Paul, le coin m’a l’air sympa »

« Dis donc, après 50 ans d’absence, tu as dû quand même trouver des changements » - « Oui bien sûr, mais enfin le château, la mairie et les deux églises sont toujours là. Par contre les étangs, les salles des fêtes et omnisports, le vélodrome, le Théâtre de Verre et les zones industrielles et beaucoup d’autres choses n’existaient pas. Les tanneries, la teinturerie, les fabricants de meubles ont disparu et d’autres se sont transformés, ont périclité ou ont changé de lieu. Je trouve le centre ville un peu désertique avec toutes ces vitrines vides et des écriteaux ‘’à vendre’’ ou ‘’à louer’’ » . « Eh oui, ils sont tous attirés par la butte de la Ville en Bois. La folie des hauteurs peut-être »

« Mais dis donc, les gens d’ici doivent avoir beaucoup de sous avec toutes les banques qui fleurissent partout ? » - « Beuh ... » - « Et les assurances, alors là, quelle floraison ! » - « C’est-à-dire que maintenant, il faut des garanties sur tout » - « On n’est quand même pas obligé de s’assurer dans toutes » - « Non, tu choisis la meilleure » - « Tu voudrais dire qu’il y en a qui ne sont pas bonnes ? » - « Non, c’est simplement une saine concurrence »

« J’ai remarqué également que la grande-rue et la rue de Couëré étaient pavées et dallées. C’est vraiment beau ! » - « Oui, ce sont des rues semi-piétonnes » - « J’y ai surtout vu beaucoup d’autos. Ce serait plus logique de dire : mini-piétonnes »

« Je vois que tu n’as pas changé, toujours aussi râleur. Tu sais bien que maintenant l’auto est in-dis-pen-sa-ble. Tu n’en as donc pas toi d’auto ? » - « Non » - « Alors comment fais-tu ? » - « Je marche ! » - « Tu marches ? Mais tu dois user énormément de chaussures ! » - « Faut bien que les cordonniers travaillent tout de même ! Je te précise que j’ai en plus trois vélos » - « Tu veux dire un tricycle ? » - « Non, trois vélos différents, un pour les montées, un pour le plat et l’autre pour les descentes » - « Bigre, quel luxe ! Je vais te dire une chose, s’il n’y avait que des gens comme toi, que deviendraient les constructeurs d’autos, et tous les ouvriers qui gravitent autour ? Et les marchands de pétrole, et les émirs et leurs harems, les compagnies pétrolières et leurs pétroliers qui coulent et fournissent du travail à tous ceux qui nettoient les côtes ? Tu les mettrais sur la paille ! Tu as pensé à tout ça ! Tu n’es qu’un sale égoïste ! Tu sais ce qui t’attend à marcher comme un dératé ? Tu vas t’user les jambes et tu finiras cul-de-jatte et tu l’auras bien mérité »

« C’est pas vrai. Mon médecin m’a dit que la marche était bonne pour le cœur. D’ailleurs, viens voir tout ceux qui marchent autour de l’étang de Choisel, il y en a même qui courent, alors ! »

« Ceux-là veulent dépasser les autres et ce sont des tricheurs. Ils devraient être disqualifiés »

« J’ai remarqué qu’ici presque toutes les femmes portent le pantalon » - « Oui, à part quelques attardées » - « Il paraît que c’est plus pratique mais c’est nettement moins féminin » - « Oui, mais sur les plages elles ne mettent pas grand chose, heureusement »

« Comme divertissements, à part la télé, qu’est-ce que vous avez ? » - « Les adultes ont le Théâtre de Verre, et la télé CLA9, et puis le minitel et internet » - « Qu’est-ce qu’ils font avec ces machins-là ? » .- « ils pianotent » - « Et les jeunes ? » - « ils font des boums et des raves » - « Ah oui, là où il y a du bruit à crever le tympan ? » - « Affirmatif ! » - « Ils boivent un liquide foncé, c’est quoi ? » - « Du coca ! tu n’es vraiment pas branché ! » - « Ils sautent et se déhanchent tout seuls et de temps en temps ils avalent une pastille, pourquoi ? » - « C’est de l’ectasy qui leur fait voir la vie tout en rose. Vraiment tu marches à côté de tes pompes, mon pauvre Paul ! »

« Le tango, la rumba et la lambada, c’était quand même autre chose » - « Oui, c’est aussi mon point de vue » - « Mais les filles, est-ce qu’elles seraient moins sensuelles qu’autrefois ? » - « Alors là, je ne suis plus qualifié pour faire des tests valables ! » .

« Si on changeait un peu de sujet et parler de la campagne. Je la trouve bien changée. Plus de haies, plus de luzerne, plus de betteraves, plus de choux, mais des tas de je ne sais quoi sous du plastique noir. Oh là là, que ça pue ! » - « C’est de l’ensilage ! Evidemment ce n’est pas un parfum Lancôme mais les vaches en raffolent et ça les fait pisser au pot » - « Il pa-raît même que ça les rend folles » - « Non, pas ça, les farines, tu mélanges tout ! » - « Quelle époque quand même, c’est affolant ! Je n’ai pas vu un seul cheval tirant une charrue » - « Tu sais bien que maintenant avec un tracteur c’est plus rapide : six socs au lieu d’un, te rends-tu compte ? » - « Oui, mais plus de cheval, plus de crottin et plus de fumier pour les maraîchers. Ah oui, encore une espèce en perdition celle-là. Quand je suis parti, ils étaient encore une demi-douzaine » - « Oui mais les salades de maintenant qui viennent d’ailleurs sont bien plus belles. Et les tomates, tu as goûté aux tomates de Hollande ? Les marmande à côté, c’est de la crotte de bique ! » - « Pourtant, en Hollande, il y a peu de soleil » - « Et les polders, qu’est-ce que tu en fais ? Et le Marché Commun, c’est pas une réussite ? Faut quand même par charrier ».

« L’année prochaine, on votera pour les municipales, ça bardera certainement. Pourvu que le dépouillement des votes se passe mieux qu’aux USA ; tu parles d’un suspens. Pendant un mois, j’étais tellement anxieux que je n’arrivais plus à dormir » - « Moi c’est l’inverse, c’était tellement du guignol que j’en étais saoul. De toute façon, pour nous, aucun problème, on sait encore compter sur nos doigts. Avoue quand même qu’ils sont forts les américains. Tu as vu tout ce qu’ils nous envoient pour notre télé ? Sans eux nous n’aurions que des navets. Tu regardes le feuilleton Dallas ? C’est fantastique, ça te prend les tripes » - « Ca existe encore ? Quand je suis parti il y avait déjà dix ans que ça durait » - « oui mais maintenant ce sont les petits enfants qui ont remplacé leurs grands-parents. Si tu as cinq minutes, je vais te faire un résumé de tout ça » - « Non, je préfère encore attendre cinq ans pour connaître la fin, tu me raconteras tout en bloc »

« Mais on parle, on parle, quelle heure est-il ? » - « Midi moins le quart » - « Déjà, on a tellement de choses à se dire ! Tu sais, dans dix ans on aura un aéroport à Notre Dame des Landes » - « Pourvu que les avions ne m’empêchent pas de dormir et ne me balancent pas du kérosène sur la tronche, le reste je m’en fous » - « Il est question aussi d’un TGV » - « J’espère bien qu’ils ne rogneront pas un bout de jardin où je cultive mes cucurbitacées pour y faire passer leur maudite ligne ! »

« Tu sais ce qui va être le plus terrible ? » - « Non ? » - « Ils vont nous empêcher de parler français et nous imposer l’européen. J’en ai déjà ras le bol de leur euro alors là, no, nix ou niet mais non, non et RE NON »

« Bon, mon cher Pierre, je te quitte, car mon ange gardien va s’inquiéter. A bientôt, embrasse Joséphine pour moi »

« Quant à vous, chers(es) lecteurs et lectrices, je vous fixe rendez-vous en 2010 pour le prochain épisode. Je compte sur vous, sans faute !

J’oubliais le principal : apportez chacun votre chaise, un couteau et une fourchette. En attendant, très bonne année 2001 »

Paul Chazé.