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Une petite pensionnaire en 1944

La rentrée est faite, ce sont bientôt les vacances scolaires, ‘Françoise’ de sa petite écriture fine, se souvient de sa rentrée scolaire en novembre 1944. Oui, novembre, car la lettre de la direction de l’école St Félix avait mis un mois et demi pour atteindre le nord de la Loire-Inférieure. ‘Françoise’ raconte :

J’avais 12 ans, nous n’avions pas de voiture et c’est par le car, avec mon frère alors séminariste à St Philbert de GrandLieu, que j’ai débarqué au 27 rue du Ballet à Nantes, chez les sœurs de St Félix..

Hélas ! Premier incident, ce n’était pas là mon port d’attache, il fallait rejoindre Montbert, mais ni mon frère qui rentrait au séminaire, ni ma cousine qui retournait à Châteaubriant, ne pouvaient m’accompagner. Alors Soeur St Pierre a dépéché Soeur Joseph pour m’emmener, de l’autre côté du Pont de Pirmil prendre le car de Geneston. Et toutes les deux, chargées de mes valises et cartons, nous nous sommes précipitées pour pouvoir arriver avant le départ du dernier car.

Deuxième incident, au Pont de Pirmil. Celui ci avait été détruit par les Allemands en août 1944, il était remplacé par un passrelle sur caissons flottants. Et sur ce pont, ma petite valise à couture s’est ouverte et voilà parties se promener dans tous les sens, mes pelotes de coton perle. Je tenais à les récupérer. Soeur Joseph ne l’entendait pas ainsi. «  Dépêche-toi, on va rater le car ». Il y avait beaucoup de monde sur ce pont étroit. Heureusement un brave monsieur m’a aidée à tout récupérer et me voilà dans le car, avec tous mes bagages, en route pour Geneston. Là je devais laisser la plus grande partie de mes bagages dans un petit café. L’institution St Félix les récupérerait le lendemain.

A la nuit tombante je me suis engagée sur la route de Montbert. Un kilomètre et demi, m’avait dit la sœur St Pierre. Seule sur cette route inconnue, un soir de novembre, à 12 ans à peine, le temps semble bien long. Heureusement que mes parents n’ont entendu le récit de mon voyage que … plus tard.

 Seule, effrayée

Soudain derrière moi un cheval trottine tirant une charrette. «  Pardon Monsieur est-ce encore loin Montbert ? » - « Non, on y arrive tout de suite. Tu vas au pensionnat ? ». Cela devait être très visible : mon manteau bleu marine, mon chapeau "miss". « Tu seras peut-être dans la même classe que ma fille. Si tu veux, on va finir la route ensemble et je t’indiquerai le pensionnat ». Cela me rassure un peu.

J’arrive devant la salle des fêtes. Trois grandes portes vitrées. Je frappe à la première, je vois les rangées de petits lits blancs et, sur la scène des tables. Le couvert est mis, une jeune fille taille la soupe et me regarde sans bouger, je commence à paniquer. Je frappe à la deuxième porte, même spectacle, ces deux portes sont fermées à clef. De plus en plus effrayée j’arrive à la troisième porte, enfin il y a quelqu’un, soeur Agnès. Sans un mot et en larmes, je tombe dans ses bras et je n’oublierai jamais l’accueil chaleureux qu’elle m’a réservé. Je pleure mes parents, mon petit frère de 18 mois. Environ 120 km nous séparent mais j’ai l’impression d’être à l’autre bout du monde. J’ai beaucoup de mal en m’intégrer d’autant plus que je suis très timide. Et pendant 45 jours, je n’ai pas fait grand-chose d’autre que … pleurer et la vie de pension commence.

 La vie en pension

Si mes souvenirs sont exacts, c’est sœur St Nérée qui nous fait la couture. Que de dizaines de chapelets a-t-elle fait réciter à mes petites compagnes pour demander à la Sainte vierge de m’aider à surmonter ce gros chagrin. Deux « grandes » avaient trouvé une autre solution : «  puisque tu ne peux pas habituer en pension, il faut repartir chez toi. Ce n’est pas difficile. Tu t’habilles sous ta chemise de nuit, dans ton lit, tu sors comme si tu voulais aller aux waters et tu prends le car qui passe à 6 h du matin du matin. Tu descends à Pirmil, là tu prends le tram et tu arrives chez Drouin, c’est tout simple » . Malgré mon désespoir, je n’avais aucune envie de suivre leurs conseils. Je pensais à la déception de mes parents en me voyant revenir et je n’aurais jamais osé me lancer dans une telle aventure mais je n’ai jamais pu leur pardonner cette façon d’agir.

Sœur St Julien, en sixième, nous fait travailler assidûment. Mlle Jeanne se charge de nous faire décliner Rosa Rosa Rosae Rosa Rosam. L’étude se passe dans une salle de la mairie de Montbert, les pannes d’électricité se succèdent, on s’éclaire à la bougie. Sœur St Alexis est chargée de la surveillance. Je me souviens de soirées perturbées par quelques grandes, toujours les mêmes. Elles soufflent la bougie et la cachent et tout le monde, sœur Alexis en tête, à quatre pattes, cherchant la précieuse lumière. Les "dissipées" se réjouissent de voir la religieuse dans tous ses états, jusqu’à ce qu’une ou deux minutes d’électricité nous permettent de retrouver la bougie.

A l’heure des repas, nous rejoignons la salle des fêtes. Quelquefois nous nous glissons hors des rangs pour acheter rapidement quelques bonbons en passant devant l’épicerie. Cela se passe très vite et nous avons le temps de raccrocher au peloton avant l’arrivée au réfectoire. Les repas sont servis sur la scène et j’ai le souvenir de très bons pots-au-feu avec des légumes qu’on trouve assez facilement dans les fermes et principalement je crois dans la famille de sœur St Pierre.

Les jeudis et dimanches nous avons promenade plus ou moins longue, quelquefois au pas de course, dans la campagne ou sur les bords de l’Oignon. J’appréciais, l’été, les promenades au Petit Port, ce n’était pas très loin. On jouait : la clé de l’académie, les portraits, les proverbes et ce jeu dont j’ai oublié le nom qui consistait à faire deviner à une équipe combien d’élèves étaient cachées sous un amas de vêtements. L’hiver, quand il faisait très froid, pour se réchauffer pendant les récréations et surtout le soir après le dîner, nous faisions le tour du préau en rangs serrés en chantant, en tapant du pied, en dansant. On dansait la Bohême, la Champagne, et la Bourgogne, le pays des chamois, et l’on partait trois par trois au dortoir sous les combles à Saint-Jean Baptiste de la Salle.

Le dortoir n’était bien sûr pas chauffé et bien souvent les robinets étaient gelés. Un gant de toilette nous rendait ‘propres’. Quand l’eau coulait, il y avait le samedi une toilette un peu plus complète, si l’on peut dire ! On ne lavait pas grand-chose, les douches n’existaient pas mais sœur St Jean vérifiait le cou et les oreilles. Il me semble me souvenir que le lavabo était un grand bac en zinc surmonté de robinets qui occupait toute la largeur du bâtiment à une extrémité. Ou peut-être à chaque extrémité du dortoir. L’oreille n’était pas nette, on s’acharnait sur le "trou" mais c’était dans les "ourlets" du pavillon qu’il restait quelque chose.

De chaque côté du dortoir, il y avait des lits de fer, tête du côté du mur. Dans le milieu, une rangée de lits de camp, un cadre de bois, une barre transversale au milieu, une grosse toile de jute servait de sommier. Quand elle était usée, la barre vous rentrait dans les reins. Une nuit, je me suis réveillée complètement paniquée : je ne sentais plus mes jambes et je suis restée un long moment assise sur le bord du lit, les pieds nus sur le parquet avant de retrouver quelques sensations : la barre transversale m’avait joué un mauvais tour. Dès qu’elles en ont eu la possibilité, les soeurs ont acheté des lits neufs. Je crois que cela s’est passé en 2-3 tranches.

 27 rue du Ballet

Le 27 rue du Ballet était en partie occupée par la trésorerie générale. Les classes et le réfectoire étaient repliées dans les pièces restantes. Cela ne suffisait pas. Je crois qu’il y avait aussi quelques classes à la cure, et une ou deux classes dans une dépendance de la propriété voisine. Un jour de grand froid, la chaudière du chauffage a éclaté et nous nous sommes retrouvées "parquées" dans les classes de maternelle qui sans doute avaient un poële. Il me reste le souvenir de mes difficultés à placer mes longues jambes dans ces petites tables soudées à leur banc.

Et la vie s’écoule, très réglée. Le matin, lever, la messe à la chapelle, le petit déjeuner, des cours, le déjeuner, des cours, le goûter, l’étude, le dîner, une dernière récréation, et le dortoir, il faut faire vite très vite la toilette, et au lit. Pour moi qui suis lente, ce n’est pas facile. Comment se passent les repas ? à chaque table douze élèves ou plus. A chaque bout un professeur, religieuse ou laïque. Les plats sont apportés au bout de la table. On fait passer les assiettes pour être servies. Quand "on n’aime pas" on met une bouchée de pain pour en avoir moins, mais certaines ‘serveuses’ se font un plaisir de vous en mettre une double ration.

En ces années de guerre ou d’après-guerre le pain et la viande sont difficiles à trouver, alors les parents envoient des tickets, du pain et dans ce dernier cas l’élève a droit à une tranche de son pain. Malgré tous ces efforts il nous est quelquefois arrivé d’être limitées en pain. Mme Juvin qui était près de moi m’a bien souvent passé une partie de son pain en me certifiant qu’elle en avait trop. C’était l’époque du pain de maïs. Le pensionnat se servait dans différentes boulangeries. L’une d’elles faisait un pain terne, sec, pas très bon. Chez l’autre, le pain était bien jaune et appétissant, il ressemblait à du gâteau et je le trouvais bon.

La viande ce n’était pas du rôti bien sûr. mais en général je me suis bien habitué aux ragoûts, même un peu gras. Sauf tout de même un jour où la viande était vraiment tournée, infecte. Plusieurs morceaux ont disparu au fond des poches et ont pris la direction des waters. L’une d’entre nous est prise sur le fait, la surveillante de table l’interpelle : « Lucette, allez montrer à la chère sœur ce que vous venez de mettre dans votre poche ». Par chance, le sœur St Pierre l’a approuvée.

Les jours de fête, le menu était plus soigné, le café au lait du matin était remplacé par du chocolat et le 25 mars nous avons eu la surprise de voir arriver sur la table un appétissant rôti de veau. Soeur St Pierre nous dit : « Mes petites filles, vous devez à votre camarade d’avoir aujourd’hui de la bonne viande. Il y a quelque temps, le boucher nous avait mal servies. Alors je lui ai dit : « Mon ami, vous nous mettrez du rôti de veau de première qualité et je vous le paierai au prix du ragoût et ne recommencez jamais à nous mettre de la viande immangeable »

Les dimanches et jours de fête nous avions le droit de parler à table après le coup de sonnette. Mais attention, si le ton monte trop, nouveau coup de sonnette et c’est … le silence. Silence aussi de temps en temps le dimanche où, par hasard, la chère sœur nous pose une question sur le sermon, question à laquelle nous pouvons pas toujours répondre malheureusement. Dans la semaine à tour de rôle nous lisons la vie des saints ou un livre. Et je me souviens en particulier du livre « Décadi » qui m’avait intéressée.

Pour le goûter nous fournissions confitures ou chocolat. Nos boîtes étaient dans un placard. Nous avions droit à un seul morceau de pain, cela pour ne pas nous couper l’appétit à l’heure du souper. On mangeait tôt, on se couchait tôt ; à mon grand désespoir car je ne m’endormais jamais avant 1h du matin, j’aurais préféré avoir un peu plus de temps d’étude.
Une fois par semaine on cirait les chaussures et on prenait un bain de pieds. Ah ! l’histoire des bains de pieds ! On courait à la cave, sous le bâtiment du fond, on essayait d’y arriver le plus rapidement possible pour avoir les cuvettes les moins abîmées. La porte de la cave était très basse, un soir je me suis relevée trop vite et je me suis retrouvée assise et … sonnée. J’ai mis quelques minutes à reprendre mes esprits. J’ai vraiment vu 36 chandelles.

Sœur St Jean était la grande responsable du dortoir, c’était comme un petit gendarme mais elle savait aussi être tendre. Elle essayait de rendre le dortoir plus accueillant. Quand on arrivait dans le haut de l’escalier, elle s’installait sur le palier et nous racontait quelques histoires. Elle avait des petits bouquins. C’étaient des histoires que l’on devait reconstituer en partant des quelques indices qu’elle nous donnait. C’était ainsi nous occuper l’esprit et nous aider à nous endormir. Elle nous répartissait en petits groupes sous la protection d’une « marraine ». Elle a aussi essayé de nous donner l’autorisation de parler dans ces petits groupes. Cela a dégénéré en bataille de polochons et nous avons à nouveau été remises au silence.

La messe du matin en semaine est devenue facultative au bout d’environ deux ans. sauf les premiers vendredis du mois. Si on voulait y aller, on nouait un mouchoir au pied de notre lit pour être réveillée et on s’habillait en faisant le moins de bruit possible à la lueur de la veilleuse.Tous les soirs également il y avait prière à la chapelle.

Lors des départs en vacances, on se faisait réveiller le matin, suivant l’heure de départ de notre car. Mon car partait à 7h et demi et j’avais tellement peur de le rater que je suis fait réveiller avec le groupe des 6h et demi. Mais que j’ai trouvé le temps long ! surtout que je me faisais un sang d’encre pour mon frère qui, à mon avis, tardait, et qui est arrivé bien tranquillement à 7h 20. Les chauffeurs, dont je me souviens comme si c’était hier, faisaient l’appel en commençant par les passagers allant le plus loin : Laval, La Selle Craonnaise, Craon, Renazé, Châteaubriant, Moisdon la Rivière, La Meilleraye. Mon seul but c’était le billet à prendre pour monter dans le car qui me mènerait chez moi et qui n’attendait pas les retardataires. Bien sûr, quand mon frère était avec moi, il s’en chargeait mais nos vacances ne correspondaient pas toujours.

Je me souviens de mes quatre années à Nantes et Montbert, et des noms de mes camarades de classe. En cinquième nous avons complètement perdu notre temps. Cette classe était séparée de celle du Brevet par une cloison vitrée recouvertes de cartes de France, pour isoler les élèves. La sœur enseignante n’est restée que 3 mois, elle partait faire ses voeux perpétuels. C’est une élève qui nous donnait des cours de sciences naturelles. Quelques éléments chahuteurs et voilà ce qui mit toute une classe en l’air. Quand le vacarme devenait trop fort, Mlle Landais, dans la classe du Brevet, grimpait sur une table, passait la tête au-dessus des cartes et tentait de nous faire taire. « Attention, une apparition » ! Sœur St Pierre est intervenue plusieurs fois mais cela n’a pas changé grand-chose. Elle est arrivée un jour pendant un cours de sciences. « Jeanine, récitez-moi votre leçon » Jeanine ne bougeait pas et pour cause : c’est moi que sœur St Pierre regardait et je n’avais pas envie de répondre et je savais pas trop ma leçon. Jeannine la savait encore moins. A la troisième injonction, je me suis quand même levée et j’ai bredouillé quelques mots.

Je me souviens aussi du corps enseignant et des religieuses employées à des tâches plus humbles. Mlle Adrienne était surnommée "la girafe". Sœur St Alfred nous l’appelions Teuf-Teuf à cause de sa respiration un peu saccadée quant elle marchait sans doute un peu trop vite. Sœur St Pierre, à la cuisine, a eu beaucoup de souci avec son vieux fourneau qui n’en pouvait plus, quelle joie pour elle le jour elle en a eu un neuf, beaucoup plus moderne mais qui en fait n’a jamais bien marché ! Mlle Elise avait toujours la fève le jour des rois. Mlle Aubert est arrivée un jour avec les cheveux verts, elle nous a expliqué qu’elle avait pulvérisé un pommier avec un insecticide qui lui avait drôlement coloré les cheveux. Elle a cru arranger les choses en se passant du bleu et la réaction chimique les a rendus verts.

Je n’étais pas du tout sportive bien moyenne en saut en longueur et en hauteur, j’étais absolument nulle à la corde lisse et pourtant je suivais les conseils de Mlle Jeanne. Je tenais correctement la corde entre les talons, entre les genoux, j’étais même citée en exemple pour ma position et je ne décollais pas !

Les défilés étaient pour moi un vrai cauchemar «  Mettez-vous par ordre de taille », j’essayais de tricher pour rester avec ma classe mais l’oeil du maître était là, il me fallait rejoindre la queue du peloton avec les grandes que je ne connaissais pas. Ces défilés étaient longs et fatigants et, attention, pas d’erreur dans la marche au pas ! On rentrait éreintées et assoiffées.

Je repense à notre sœur supérieure, elle était très sensible, très attentive à tout et à chacune. Elle savait partager la peine des familles de ses petites. Je pense à cette famille qui avait déjà perdu au moins deux enfants et dont le petit dernier, trois ans, est mort accidentellement. Je pense à cette autre famille décimée par la typhoïde, à toutes ces blessures qu’ils ne se referment jamais complètement.

Et puis un jour, c’est le dernier départ, un dernier regard dans ce dortoir vide, sur les matelas nus, avec un petit pincement au cœur je dis adieu à la rue du Ballet, aux bons moments et aux moins bons.C’était en juillet 1949.

Souvenirs, souvenirs, ce sont les miens vous avez les vôtres. Peut-être ma mémoire n’est-elle pas très fidèle, peut-être ai-je commis des erreurs.
Françoise